Nouvelles formes d'emploi

Neuf nouvelles formes d'emploi identifiées sur le plan européen

La zone grise qui s'étend entre le salariat et le travail indépendant a vu émerger une multitude de formes d'emplois aux caractéristiques variées. Une étude européenne de 2015 permet d'y voir plus clair.

C’est une vraie jungle de formes contractuelles et de statuts qui est en train de voir le jour en Europe. Les nouvelles formes d’emploi ont pris leur essor depuis la crise économique de 2008/2009. Pour mieux comprendre ce phénomène, la fondation Eurofound a mené une vaste étude sur le sujet entre 2013 et 2014, qui a servi de base à cet article. Ces recherches compilent les littératures spécialisées des pays européens et 66 études de cas. Dans leur introduction, les auteurs assurent que leur objectif est de «rendre le marché de l’emploi plus flexible et plus inclusif, de créer un cadre législatif pour certaines formes de travail et d’assurer une meilleure protection et de meilleures conditions de travail». 

L’étude couvre une grande diversité de situations nationales. Les points communs à ces pratiques sont des relations de subordination employeur-employé différentes de la relation contractuelle traditionnelle du salariat. La durée des missions est également plus courte que les rapports de travail usuels. Toutes ces différentes formes d’emploi impliquent de la coopération et une mise en réseau des acteurs. L’éloignement géographique et les nouvelles technologies sont aussi des caractéristiques communes. A noter que le travail temporaire n’a pas été pris en compte. Les chercheurs ont identifié neuf nouvelles formes d’emploi (voir le graphique ci-contre). Ces modèles ne sont pas présents dans tous les pays européens, mais ils répondent tous aux critères mentionnés ci-dessus. Voici un tour d’horizon de chaque modèle avec quelques explications.

1. Le partage de collaborateurs. Ce modèle permet à un groupement d’employeurs d’engager un employé à temps plein et de lui assigner différentes missions ou tâches dans les entreprises du réseau. Le travailleur change régulièrement d’employeurs, mais reste dans le réseau qui l’a engagé. Ce modèle peut également concerner le partage de collaborateurs lors de périodes creuses. Cela avait notamment été le cas en Suisse au moment de la crise 2008/2009 quand plusieurs entreprises s’étaient partagé des employés pour éviter de les mettre au chômage. A l’origine, ce modèle a été inventé pour garantir une relation stable et de longue durée entre employeurs et employés lors de périodes de turbulences économiques.

2. Le jobsharing. Ce modèle permet à un employeur d’engager deux (ou plusieurs) personnes pour un poste de travail à temps plein. Cette forme de travail permet aux employés de travailler à temps partiel sans causer d’interruptions dans la prestation ou le travail fourni. En principe, c’est l’employeur qui forme le duo de jobsharing. Les formes contractuelles peuvent varier d’un pays à un autre. En Suisse, la promotion du jobsharing est assurée par la plateforme www.go-for-jobsharing.ch où l’on retrouve aussi un service de mise en relation de personnes qui souhaitent travailler en jobsharing. En Europe, ce modèle est bien implanté en Grande-Bretagne, en Italie, en Slovénie, en Slovaquie et en Hongrie.

3. L’interim management. Dans ce modèle, la société d’interim management alloue un manager hautement qualifié et de manière temporaire à une entreprise pour accomplir une mission délicate. Le manager de transition n’intègre pas durablement la force de travail de l’entreprise. La société d’interim management se différencie de la société de travail temporaire par le fait qu’elle se spécialise dans les cadres ou les experts hautement qualifiés. Le rôle de la société d’interim management sera aussi de conseiller l’entreprise cliente qui se trouve dans une situation de crise. Ce modèle commence à faire parler de lui en Suisse (voir notamment www.procadres.com et www.adlatus.ch). De nombreux cadres de 50+ qui ne retrouvent plus d’emploi salarié optent pour des missions d’interim management.

4. Le travail occasionnel. Ce modèle est sans doute le plus précaire pour l’employé. C’est un travail sur appel ou un travail intermittent (bien connu en France) où l’employeur n’a aucune obligation en termes de quantité d’heures de travail à fournir. Dans une étude du Bureau International du Travail de 2001, le travail occasionnel représentait 7% de l’emploi dans quatre pays européens (Finlande, Pays-Bas, Espagne et Grande-Bretagne). Il est également bien présent en Suisse. Comme c’est un travail sur appel, les employeurs s’appuient sur un pool de travailleurs occasionnels, souvent peu qualifiés. A titre d’exemple, une entreprise danoise de garde d’enfants, employant 4000 collaborateurs, recourt à un pool de 500 travailleurs sur appel. Les salaires y sont en général bas (moins de 10 euros l’heure en Belgique ou 85% de salaire minimum en Hongrie).

5. Le travail mobile-TIC. Grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC), de plus en plus de travailleurs effectuent leurs missions en dehors du bureau et de manière très flexible. On parle aussi d’eWork ou d’e-nomads. Ce sont typiquement les jeunes qui travaillent dans un café sur leur laptop et leur téléphone mobile. Cette nouvelle forme de travail est aussi le résultat de la transformation de l’organisation du travail, qui est désormais beaucoup plus matricielle, en projets et en réseau. Les caractéristiques de ce modèle sont le recourt à la technologie, la mobilité et le changement de lieu permanent. Ce modèle est courant dans les secteurs IT et dans l’ingénierie.

6. Le travail sur chèque-emploi (voucher-based work). Ce modèle est de plus en plus courant dans les services de nettoyage (France, Belgique et Italie) et l’agriculture (Pays baltes et Grèce), deux secteurs où le travail au noir est bien répandu. L’employeur achète des chèques-emploi à un intermédiaire (souvent un Etat) et les utilise pour payer le travailleur. Ce modèle permet de simplifier les aspects administratifs et offre un minimum de protection sociale au travailleur. Il concerne des métiers peu qualifiés et mal rémunérés.

7. Le travail sur portfolio ou cumul d’activités. Ce modèle désigne un indépendant/ freelancer ou une micro-entreprise qui travaille pour un grand nombre de clients pour qui il ou elle réalise plusieurs petites tâches. Les caractéristiques du travailleur sur portfolio sont les suivantes: plusieurs relations contractuelles avec plusieurs clients; il ou elle assure lui-même le démarchage et son marketing; des relations contractuelles de longue durée dans des secteurs d’activité différents; une multitude de types d’activité. Ce modèle serait de plus en plus courant dans un tiers des pays européens (+45% entre 2004 et 2013). Cette croissance est probablement liée à la crise économique de 2008/2009 et à l’accroissement du travail indépendant durant la même période. Le travail sur portfolio concerne des personnes relativement bien qualifiées et bien rémunérées.

8. Crowd employment (ou crowd sourcing, crowd work). Difficile de trouver une bonne traduction française pour ce type d’emploi (externalisation par la foule). Ce modèle est apparu avec les plateformes internet qui permettent de recruter un grand nombre de personnes pour un projet important, mais limité dans le temps. L’activité est divisée en une multitude de tâches qui sont ensuite réparties entre des dizaines, voire des centaines de freelancers. Pour l’entreprise, c’est une manière d’externaliser une tâche sans passer par un seul prestataire. Des exemples d’activités sont le développement de logiciels, la numérisation d’un grand nombre de documents ou la traduction de milliers de pages. Deux plateformes connues dans le milieu sont Foule- Factory.com (France), Adtriboo.com (Espagne) et Amazon Mechanical Turk (Etats-Unis).

9. L’emploi collaboratif. Avec ce modèle, un groupe d’indépendants ou de micro-entreprises se réunissent pour éviter d’être isolés et augmenter leurs chances de décrocher des mandats et de réaliser des travaux complexes. Le rapport Eurofound distingue trois sous-modèles: l’organisation «parapluie» qui est une communauté d’indépendants qui se partagent certains services (administratifs, logistiques); les espaces de coworking qui désignent des bureaux communs qui réunissent plusieurs freelancers également avec des services communs (on dénombre plus de 150 espaces de coworking en Suisse romande) et les coopératives qui sont des entreprises détenues à parts égales et administrées démocratiquement.

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