La chronique

Hypnotisés par la disruption

L’observation des insectes nocturnes venant un soir d’été finir leur brève existence sur les ampoules électriques surchauffées nous surprend par cette attraction irraisonnée vers leur fin certaine.

Après tout, ce ne sont que des insectes attirés par la lumière, dotés d’une bien plus frustre intelligence que la nôtre. Puis, sûrs de notre incontestable supériorité cérébrale, nous nous jetons corps et âme dans la «disruption», l’automatisation et dans l’intelligence artificielle en mettant en roue libre éthique et sens critique pour envoyer notre humanité dans le mur doré et scintillant de l’innovation sans conscience.

N’avons-nous pas 100 fois utilisé le mot «Uberisation», été subjugués par l’intelligence et le succès de la start-up Amazon jusqu’à ce qu’elle vienne tutoyer les étoiles et que penser de sa cousine chinoise Alibaba qui a suivi une trajectoire également stellaire? Combien de vidéos sur les réseaux sociaux vantent la vision de Jeff Bezos (le CEO d’Amazon) ou de Jack Ma (le CEO d’Alibaba) et chantent les louanges de ce type de génie entrepreneurial? Quel émerveillement devant ces autres modèles économiques qui ont connu leur succès grâce au levier qu’ils tiraient de biens qu’ils ne possédaient pas et dont les coûts d’acquisition, de maintenance et de gestion étaient totalement à la charge de leurs propriétaires (Uber, AirBnb...)? Quel bonheur d’être aussi malin face à ces stupides insectes qui volent à leur perte vers ce qui brille de mille feux, et pourtant...

Nous sommes devenus des drogués de la réinvention et de l’innovation sans aucun garde-fou moral. Nous poursuivons aveuglément des modèles d’évolution et de transcendance de nos organisations parce qu’il suffit de saupoudrer, de réinvention ou de disruption de n’importe quel projet pour que le chant des sirènes nous hypnotise. Nous nous sommes laissé convaincre que la boulimie pour les changements permanents était la voie vers un monde plus lumineux où l’humain s’épanouirait.

En fait, par paresse intellectuelle, nous n’avons regardé que cette fameuse partie émergée de l’iceberg. Le glamour, le succès et les milliards de dollars accumulés par les fondateurs, l’idée magique qui a fait naître une nouvelle économie, tous les regards convergent vers les paillettes et la lumière, les investissements aussi... un peu à la façon du phototropisme des insectes.

Ces extraordinaires «success stories» sont ancrées dans des modèles qui portent en eux leur propre fin: la négation de l’humanité et de leurs serviteurs. Les conditions de respect et de traitement des acteurs de la chaîne de valeur entrepôt-livraison au client d’Amazon et de ses sous-traitants sont terrifiantes, les salariés s’y décrivent comme jetables, au même titre que ces millions de produits neufs qui sont détruits plutôt que recyclés. Pour un chauffeur Uber, il est difficile de gagner correctement sa vie en travaillant moins de 11 heures par jour. Jack Ma a lancé le «996» (9 heures du matin à 9 heures du soir 6 jours par semaine) pour enfin connaître la vraie passion pour son travail. Ces entrepreneurs – tant adulés grâce aux modèles innovants qu’ils ont dessinés – sont devenus les architectes d’un modèle d’entreprise humaine profondément cauchemardesque.

Il n’en reste pas moins vrai que l’innovation et l’exploration permanentes de nouvelles pistes recèlent un merveilleux potentiel pour l’humanité et doivent être encouragées. La dictature de l’efficience a fait émerger des outils méthodologiques particulièrement efficaces comme le design thinking, mais, à l’image de toute dictature qui se respecte, l’esprit critique a été anesthésié.

Dans vos choix d’automatisation, d’intelligence artificielle, de reconnaissance faciale, de réinvention... ne laissez jamais les seuls promoteurs du projet en être les garants moraux ou éthiques. En 2019, les entreprises les plus durablement innovantes seront celles qui de leur plein gré institueront une fonction «Ethique» indépendante et dotée de pouvoir de contrainte, dotée d’une charte des conditions de respect des personnes qui collaborent directement, indirectement à son écosystème. La fonction RH est aujourd’hui la seule garante que les géniales réinventions en cours et à venir ne portent pas les germes de la destruction de l’humanité de son entreprise.

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Olivier Deslandes est Executive HR au sein de la HR-Patrol. Ancien DRH du Groupe Lombard Odier, DRH pour le retail banking international de BNP Paribas, il a passé sa carrière RH entre les Etats-Unis, Singapour, le Japon l'Europe et la Suisse. Il accompagne aujourd'hui les dirigeants à identifier les meilleurs talents et à simplifier les organisations. Lien: www.hr-patrol.com - Contact: 079 967 55 35

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