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Les bienfaits des entretiens en promenade

Marcher côte à côte en ville ou en pleine nature pour échanger professionnellement. C’est le concept du «walk and talk», expérimenté aujourd’hui avec succès au sein de la police genevoise. Témoignage.

Durant la crise sanitaire, le télétravail s’est installé de manière prolongée. Certains collaborateurs ont pu souffrir de solitude, les liens entre collègues se sont un peu dissouts. Aujourd’hui, le besoin de se rassembler est devenu plus fort que jamais, mais reste entravé.

Etant donné qu’il est rare que les grands changements soient initiés par beau temps, il faut voir les tempêtes comme une chance d’évoluer. C’est quand le vent souffle qu’il devient impérieux de se réinventer. Nous avons vu des solutions se développer et être appliquées au sein des organisations les plus innovantes pour réarticuler les actions collaboratives et favoriser les échanges. Ces tendances ont au moins le mérite de générer des idées et de nouvelles pratiques.

Parmi celles-ci, j’ai décidé d’instaurer un modèle d’entretien individuel sous la forme d’une balade. Ce vent du changement, j’ai voulu lui donner corps dans le mouvement. Il s’agit simplement d’inviter une collaboratrice ou un collaborateur à marcher à l’extérieur, en lieu et place d’un entretien statique et classique au sein des murs de l’organisation.

«Il fait beau, vous êtes à l’aise pour marcher avec ces chaussures?» Acquiescement un peu surpris de la collaboratrice au début, et hop, nous voilà en chemin pour une jolie promenade de 30 à 45 minutes sur les bords de l’Arve, une des rivières qui traverse la ville de Genève.

Balade sur un pied d’égalité

Le concept est simplissime. On marche côte à côte, le regard porté devant soi, la cadence se synchronise rapidement à celle de l’autre. Le chemin devient un terrain neutre et la promenade se déroule sur un pied d’égalité. Que ce soit dans l’écoute ou dans le dialogue, on s’éloigne du sentiment de regard porté sur soi, parfois pesant pour certaines personnes, surtout lorsque des sujets sensibles sont abordés.

Au cours de la discussion, il est intéressant de constater que les silences sont moins incommodants, que les paroles deviennent plus fluides, encouragées par le défilement du paysage. Les propos échangés semblent également être plus aisément compris et assimilés. Dès lors, une relation différente s’installe et de nouvelles affinités sont même constatées. Cela m’a permis de me rapprocher des collaborateurs, solutionner plus facilement les désaccords, dédramatiser certaines situations.

Je me suis demandé comment une pratique si simple permettait des résultats aussi positifs. J’ai alors constaté que l’attention est davantage portée à l’autre, ancrée dans le présent. On abat les murs, il n’y a plus de salle d’entretien, plus d’environnement formel, juste une démarche pour aller encore plus loin ensemble, avancer vers une solution concrète.

Fort de ces premiers constats, j’ai décidé d’approfondir la question. Hippocrate pensait déjà que la marche était le meilleur remède que nous puissions employer. Les recherches modernes lui donnent raison. Se balader fait évidement du bien au corps, mais aussi à notre cerveau car cela permet de s’évader, moins ruminer, réduire l’anxiété. Marcher apaise l’esprit en raison du bien-être procuré par la libération d’endorphine.

Générer de nouvelles idées

Mais ce n’est pas tout: à l’Université de Stanford, les chercheurs Marily Oppezzo et Daniel Schwartz, ont étudié l’impact de la marche à pied sur la créativité. Les cobayes ont été divisés en deux groupes. Le premier devait réfléchir aux différentes façons d’utiliser un pneu, tout en restant assis dans une salle. L’autre groupe devait donner réponse à la même question, mais tout en se baladant à travers le campus. Le résultat est net, les marcheurs affichent des résultats de 80 à 100% supérieurs à ceux qui sont restés statiques (cf. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition 2014 Vol. 40, No. 4, 1142–1152). J’ai effectivement constaté que mener les entretiens en marchant permet de générer de nouvelles idées collaboratives, des projets.

Je ne sais pas si dans le domaine des ressources humaines, d’autres se sont essayés à cette pratique, mais dans la thérapie, elle a déjà trouvé sa place depuis quelques années. Tout d’abord à New York, où le psychologue Clay Cockrell a eu l’idée en 2005, de donner rendez-vous dans un parc, à un patient peu disponible. Il s’est rendu compte que celui-ci était plus concentré, énergique et plein d’espoir. Le concept de «walk and talk therapy» était né. Depuis plus de dix ans, ses consultations se déroulent à Central Park. En 2016, un cabinet similaire a ouvert en Suisse, afin de proposer des consultations en plein air dans les principales villes suisses romandes.

Après une quarantaine «d’entretiens promenades» effectués, mon bilan est très positif. La pratique est maintenant devenue un précieux outil managérial que je souhaite partager afin qu’il fasse son chemin, hors des sentiers battus.

Laisser un commentaire0 CommentairesHR Cosmos

Robert Tanner est directeur des ressources humaines de la Police Cantonale de Genève.

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