Conseils pratiques

Les nouveaux défis du facteur religieux en entreprise

La sécularisation de nos sociétés n’a pas gommé le facteur religieux de nos entreprises. Cette question existe toujours mais se pose de manière différente. Analyse et enjeux.

Longtemps, les liens entre commerce et religions étaient étroits et visibles. Les réseaux de coopération commerciale et reli­gieuse se sont entrecroisés durant toute l’histoire humaine. Sur le continent européen, ils se sont notamment développés sous forme d’activités entourant les temples et sanctuaires dédiés à des divinités antiques, de diffusion de l’Evangile lors de la dé­ couverte du Nouveau Monde et d’expansion des missions chré­tiennes lors de la construction des Empires coloniaux. Ces ré­ seaux, bien souvent issus d’un mouvement colonisateur et basés sur l’oppression et l’exploitation humaine et animale, ont progressivement conduit d’une part à l’accumulation de ri­chesses et d’autre part au chevauchement de plusieurs ordres imaginaires et réels au sein d’une même structure socio­ politique tels que les royaumes, les empires et les Etats-­nations.

Dès la fin de la Deuxième guerre mondiale, le mouvement de mondialisation lancé est sans commune mesure à l’égard de la mixité sociale, culturelle et religieuse. Dans le sillage d’une économie de marché mondialisée alliée à la nouvelle religion des droits de l’homme, la fréquence des interactions entre êtres humains issus de cultures et traditions religieuses différentes a augmenté de manière exponentielle. Ce mouve­ment a par ailleurs transformé la place de l’Etat en Europe, qui passe alors d’un modèle pyramidal du gouvernement à un modèle réticulaire de la gouvernance. Dans ce cadre, les orga­nisations internationales, les multinationales et la société ci­ vile jouent un rôle central dans la production normative. Alors que, depuis la Révolution française, l’Etat a abandonné l’objec­tif sotériologique (ndlr, chercher le salut et la rédemption par le Christ) en vue d’assurer la coexistence paisible entre ci­toyens, sa structure se trouve aujourd’hui traversée par des logiques, notamment religieuses, qui la dépassent.

L’impact de la sécularisation sur les entreprises

Outre le mouvement de mondialisation, le processus de sécu­larisation configure le contexte actuel. Il se traduit initiale­ ment par une diminution des pratiquants des religions dites historiques et, parallèlement, un désintérêt pour les connais­sances liées aux religions. Durant le 20ème siècle, l’élite poli­ tique considérait généralement que les religions allaient pro­gressivement s’éteindre et laisser place au progrès scientifique et technique. A cet égard, l’impact de la sécularisation sur les entreprises est multiple. Deux éléments retiennent notre atten­tion. D’abord, le manque de connaissances théoriques et pra­tiques sur les religions empêche de comprendre et gérer de manière éclairée la diversité culturelle et religieuse en entre­ prise. Enfin, ces lacunes ne permettent pas d’appréhender avec justesse et profondeur la dimension religieuse des entreprises elles-­mêmes, en particulier la production dynamique de mythes et de rites entrepreneuriaux.

Alors que la majorité des entrepreneurs, à l’instar des dé­cideurs politiques, pensait que la laïcisation allait progressive­ ment faire disparaître les religions du domaine public et les cantonner à la sphère privée, trois éléments au moins battent en brèche cette idée. Le premier élément est la création dyna­mique de nouveaux mouvements religieux mondiaux (par ex. la scientologie) et le développement de mouvements charisma­tiques (catholiques et évangéliques1). Le deuxième élément est le développement de plusieurs franges de protestation identi­taire religieuse (juifs ultra­-orthodoxes, islamistes djihadistes, dévots catholiques, nationalistes hindous, laïcistes extré­mistes, etc.). Le dernier élément est l’individualisation des va­ leurs que catalyse les droits de l’homme. La conjonction de ces éléments entraine des reconfigurations inédites entre religions et politiques, rend propice les demandes particulières des em­ployés au sein des entreprises et posent des défis aux ressources humaines.

Gérer la diversité culturelle et religieuse

Alors que le commerce, les constructions socio­-politiques im­périales et les religions universalistes ont favorisé un monde humain unifié qui se traduit notamment par une diminution des langues vivantes2, il s’ensuit que l’humanité entière est traversée par des logiques interdépendantes. De nos jours, un événement qui se passe à un endroit particulier peut avoir des répercussions bien ailleurs. Dans ce mouvement qui traverse les échelles de gouvernance (internationale, nationale et lo­cale), l’Internet décuple cette propension. Par conséquent, la diversité culturelle et religieuse est plus compliquée à gérer au niveau des ressources humaines et de l’administration au sein des entreprises publiques et privées.

Actuellement, chaque entreprise est de plus en plus confrontée à des questions de gouvernance relatives au fait religieux telles que l’aménagement de lieux de culte, l’intégra­tion de pauses dédiées à la prière, les usages vestimentaires, les codes relationnels, les habitudes alimentaires et les risques de radicalisation. Il s’agit d’un problème qui commence à émer­ger en Suisse, mais qui reste encore largement tabou3. En outre, le flou juridique actuel en la matière désarme les mana­gers lorsqu’apparaissent des conflits liés à certaines demandes. A cet égard, il est devenu opportun non seulement de préparer les managers à appréhender ce type de requêtes, mais aussi de former4 les salariés à la diversité culturelle et religieuse. L’accompagnement de tous les sujets d’une entreprise dans la gestion de cette diversité est devenu nécessaire.

Comprendre la dimension religieuse des entreprises

Les ordres humains imaginaires et réels ont ac­céléré le changement de position de l’homme dans son environnement. Au fil des millénaires, l’homo sapiens s’est élevé au sommet de la chaîne alimentaire en modifiant largement son environnement et en détruisant un grand nombre d’espèces animales et végétales. Les répercussions néfastes des comportements humains contribuent aujourd’hui à repenser normativement et à remodeler socialement les rapports que les hommes entretiennent princi­palement avec la terre, l’air et les organismes vivants (hommes, animaux, plantes...). A ces questionnements relatifs au cosmos s’ajoutent également des interrogations qui concernent les rapports des entreprises avec les objets dits intel­ligents. Le développement de l’intelligence arti­ficielle (y compris le machine learning et le chat­ bot) transforme l’identité même des entreprises publiques et privées.

Les entreprises, comme les religions, peuvent être perçues comme des réalités intersubjectives, soit incarnant un imaginaire partagé. Cet imagi­naire est constamment reconfiguré en fonction du contexte changeant y compris les nouvelles inventions technologiques. Par exemple, le déve­loppement de la blockchain qui comprend no­tamment l’automatisation de l’exécution des contrats et la gestion des appels d’offre a un im­pact grandissant sur les politiques de ressources humaines. Dans ce cadre, le rôle de l’humain face à la technologie doit être repensé. De nouvelles formes de management touchant aux techniques de motivation et de fidélisation des salariés de la génération milléniale se développent et de nou­veaux mythes et rites entrepreneuriaux émer­gent (guides ou chartes éthiques, codes de conduite sur l’intelligence artificielle...).

Comment la question religieuse fait surface en entreprise

 Actuellement, chaque entreprise est confrontée à des questions de gouvernance relatives au fait religieux telles que l’aménagement de lieux de culte, l’intégration de pauses dédiées à la prière, les usages vestimentaires, les codes relationnels, les habitudes alimentaires et les risques de radicalisation. Ces éléments interrogent les normes communes et la place des religions dans la sphère professionnelle. Les principaux facteurs que sont la mondialisation de l’économie, le développement des technologies et la mobilité individuelle redéfinissent les droits, les devoirs et les libertés non seulement des individus mais également des entreprises. Ces dynamiques sociales engagent ainsi les institutions à adapter leurs stratégies et à élaborer des politiques tenant compte des facteurs culturels et religieux.

Une formation pour y voir plus clair

Le Certificat de formation continue en Religions et gouvernance globale: comprendre, négocier et gérer la diversité culturelle et religieuse offert par l’Unité d’histoire des religions de l’Université de Genève propose des outils conceptuels et pratiques dans l’objectif non seulement de comprendre l’impact de la diversité culturelle et religieuse, mais aussi d’acquérir les connaissances nécessaires permettant d’éclairer les situations vécues en entreprise. Il s’articule autour de cinq modules échelonnés sur une année durant laquelle les apprenants bénéficient d’une expertise interdisciplinaire (histoire, anthropologie, droit...) et d’un suivi personnalisé. Pour plus d’informations: www.unige.ch/formcont/casreligions

 

Laisser un commentaire0 Commentaires

Aurore Schwab est Docteure en Histoire des religions. Elle a conceptualisé et mis en place la formation Religions et gouvernance globale: comprendre, négocier et gérer la diversité culturelle et religieuse qu’elle co-dirige actuellement.

Davantage d'articles de Aurore Schwab

Vanessa Mayoraz possède quant à elle un Master en Histoire des religions. Elle coordonne aujourd’hui le Certificat d’études avancées susmentionné.

Davantage d'articles de Vanessa Mayoraz

Commenter

Ces articles pourraient vous intéresser