Temps partiel

La réalité contrastée derrière le travail à temps partiel en Suisse

Au deuxième rang européen derrière les Pays-Bas, la Suisse connaît un taux élevé de temps partiel. Ce modèle renforce pourtant certaines discriminations à l’égard des femmes.  Le temps partiel nuit aussi à la progression de carrière et aux avoirs du 2ème pilier. Analyse.

En grattant le vernis, les fissures apparaissent. En Suisse, un tiers de la population active travaille à temps partiel (90% ou moins). Ce qui place le pays au deuxième rang européen, derrière les Pays-Bas et devant l’Allemagne et l’Autriche. Mais cette bonne diffusion du travail à temps partiel cache une réalité plus contrastée.

Femmes au foyer 

Ce sont surtout les femmes qui travaillent à temps partiel en Suisse. Elles sont 59% à le faire, alors que les hommes ne sont que 18%. Chez les femmes, c’est avant tout la garde des enfants qui explique ce choix. Gudrun Sander, directrice des programmes de diversité et de management à l’Université de Saint-Gall (www.diversitybenchmarking.ch), commente: «Historiquement, la place des femmes en Suisse a toujours été à la maison. Les mentalités changent progressivement, mais ce partage des rôles est encore très ancré dans la culture helvétique, particulièrement en Suisse alémanique.» Selon René Lévy, professeur à la Faculté des sciences sociales de l’Université de Lausanne, en plus de ces raisons culturelles, c’est «le manque toujours très prononcé de structures d’accueil qui soient à la fois suffisamment bon marché, proches et fonctionnant pendant tout le temps de travail» qui pose problème. Il poursuit: «La Suisse, avec très peu d’exceptions, est fortement sous-dotée en crèches autant qu’en écoles qui gardent les enfants pendant toute la journée. Le projet Iten du PNR 60 l’a bien documenté.»

A noter que le taux relativement haut de temps partiel chez les femmes s’explique aussi par les bons salaires payés en Suisse. Gudrun Sander: «Ici, il est encore possible de nourrir un ménage avec un seul salaire. Ce qui n’est pas le cas ailleurs en Europe.»

Le tabou, la chèvre et le chou

En Suisse, ces enjeux culturels sur le partage des rôles entre hommes et femmes est un sujet sensible. Pour René Lévy, l’idée de «donner les enfants à l’extérieur» est tabouisé. Il dit: «Comme si des mères contraintes à jouer la mère à plein temps étaient de meilleures mères que le personnel qualifié des crèches, et plus généralement comme si l’enfermement des enfants dans la famille nucléaire était une forme de socialisation particulièrement heureuse.» René Lévy critique aussi «le recours quasi-systématique aux grands-parents pour arranger la chèvre du manque de structures accessibles et le chou du tabou». Ce rôle important joué par les grands-parents, poursuit-il, «éponge une bonne partie de cette défaillance de notre Etat social. Au lieu de bénéficier d’un troisième âge sans contraintes comme on leur a fait rêver (en plus, ils ne s’en rendent guère compte car ils aiment ça, bien entendu…)».

Représentation du manager dépassée

Le temps partiel n’a pas la même signification si vous êtes un homme ou une femme. Un temps partiel féminin correspond à un 40, 50 voire 60%, alors qu’au masculin, il est plutôt à 80 ou à 90%. Nuance importante. Car plusieurs études ont montré que le temps partiel est un frein important à la progression de carrière, notamment le «Gender Intelligence Report», dirigé par Gudrun Sander. Elle explique: «En Suisse, on considère qu’un poste à responsabilité doit être tenu par quelqu’un à temps plein, surtout si cette personne doit diriger une équipe. Cela explique notamment pourquoi on trouve si peu de femmes dans les fonctions dirigeantes. Mais cette représentation du management est dépassée. De nos jours, un responsable ne doit pas être présent physiquement pour diriger. Il doit être accessible (en cas de crise) et réactif, mais il ou elle peut très bien travailler à temps partiel. Cette idée du manager à 100% révèle de nombreuses fausses croyances encore très ancrées dans nos organisations: un collaborateur ne sera pas productif si vous ne le surveillez pas; la présence physique du manager est une nécessité, alors qu’en réalité il passe le plus clair de son temps en séance ou chez les clients.» Et ce plafond de verre en termes de progression de carrière ne s’explique pas par le niveau de formation. Depuis quelques années, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à disposer d’un diplôme universitaire.

Discriminations

En plus de cette discrimination de carrière – qui implique par ailleurs une stagnation du salaire – le temps partiel est discriminant au moment de l’arrivée à la retraite. René Lévy: «Nos analyses de la sexuation des parcours de vie montrent que ce sont surtout les femmes qui assument les charges familiales à partir de la naissance du premier enfant, le plus souvent en interrompant leur activité professionnelle ou en la réduisant à temps partiel, souvent à des temps partiels particulièrement faibles. Arrivées à la retraite, elles sont pénalisées pour cela en se faisant exclure du 2ème pilier en raison d’un trop faible taux d’emploi. Le taux de non-éligibilité des femmes d’âge 64-70 ans est de 42,3%, alors que celui des hommes est de 22,4% (statistique ressortie par le projet Le Feuvre également dans le PNR 60)».

Efficacité et bien-être

Ce tableau serait incomplet sans quelques bonnes nouvelles. Un travailleur à temps partiel serait plus efficace et plus engagé. Vraiment? Gudrun Sander: «Comme partout, il y a des bonnes et des moins bonnes attitudes sur la place de travail. Je ne dis pas qu’une personne qui travaille à temps partiel sera forcément meilleure, mais je l’ai constaté plusieurs fois, ces personnes sont en général très efficaces et concentrées. Elles savent qu’elles disposent de moins de temps, donc elles doivent aller droit au but. Elles ont souvent aussi un équilibre de vie plus épanoui. Elles ont mis en avant d’autres priorités et risquent donc beaucoup moins de faire du présentéisme.» Pour un employeur, permettre à ses collaborateurs et à ses cadres de travailler en temps partiel envoie un message très positif, dit-elle. Gudrun Sander conseille aussi d’évaluer les profils qui pourraient grimper dans la hiérarchie à l’aune de ces éléments. «Essayer de demander plusieurs avis, cela permettra de diminuer les biais que nous avons parfois développé par rapport au temps partiel. Une autre piste est de confier des projets stratégiques «importants» à des personnes à temps partiels. «Cela va leur donner de la visibilité dans l’entreprise, à défaut d’être présent en permanence pour placer ses pions et se vendre auprès de la direction.»

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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