Chronique

Vu de loin, vu de près: peur versus angoisse et anxiété

Si anxiété et angoisse appartiennent à la famille émotionnelle de la peur, ces trois concepts génèrent des vécus très différents.

Si un chat aperçoit un chien qui entre dans la pièce où il se trouve, le félin va s’immobiliser, observer le chien et rester immobile jusqu’à ce qu’il opte pour la meilleure issue: continuer tranquillement son chemin (s’il considère l’autre animal inoffensif), fuir (s’il se sent en danger) ou alors (s’il est coincé dans un angle) essayer de mordre et de griffer son adversaire.

Chez l’être humain effrayé, nous observons approximativement les mêmes schémas: arrêt de l’activité en cours, comportement d’orientation vers la source menaçante et inhibition de toute action durant la phase où il tente de jauger la menace. Puis, si celle-ci se confirme, tentative de fuite ou d’évitement. Enfin, si la confrontation apparaît inévitable, la lutte contre la menace devient l’ultime alternative pour tenter de se défendre!

Ainsi en va-t-il d’un homme face à un cambrioleur ou d’une victime face à son agresseur. Dans l’univers professionnel, si la violence physique laisse le plus souvent place à la violence psychologique, d’autres dangers – générant des sentiments parfois diffus – guettent les collaborateurs: inquiétude avant un entretien de recrutement, appréhension en cas conflit avec un collègue, crainte d’un licenciement.

Les comportements et les changements physiologiques, qui surviennent dans l’organisme d’un animal en proie à la peur face à celui qui s’apprête à l’attaquer, restent toujours présents chez l’être humain. Ce sont tous les changements provoqués par les divers systèmes de régulation internes qui contribuent à faire face à la situation: augmentation de la fréquence cardiaque, de la respiration, dilatation de la pupille, activation de la circulation sanguine dans les jambes. Toutefois, chez l’être humain, des réponses comportementales découlant de ses capacités cognitives accrues – générées par le cortex – s’ajoutent à ces réactions basiques et peuvent être à l’origine de l’anxiété et de l’angoisse.

Vu de loin, la peur, l’anxiété et l’angoisse ne se différencient que par leur intensité; preuve en est leur emploi parfois abusif dans le langage courant: «C’est une angoissée», à propos d’une collaboratrice pointilleuse et très impliquée.

Vu de près, bien qu’apparentés, ces termes désignent trois réalités distinctes impliquant des mécanismes internes aux conséquences fort diverses pour celle ou celui qui les ressent.

La peur est une émotion forte éprouvée en présence d’une menace immédiate ou sur le point d’avoir lieu. Elle prend son origine dans le système qui détecte les dangers et produit des réponses qui augmentent nos chances de survie face à cette situation dangereuse. Autrement dit, elle met en action une séquence comportementale défensive et adaptée permettant de passer à l’action. Une fois le danger contourné et l’individu indemne grâce à la bonne conduite adoptée, il retrouve sa sérénité. Mais la peur peut aussi surgir à la pensée d’un danger plus lointain ou d’un souci plus difficile à contrôler. On parle alors d’anxiété.

L’anxiété est une émotion vague et déplaisante qui traduit de l’appréhension, de la détresse, une crainte diffuse. Elle peut être produite par diverses situations: la difficulté d’admettre certains événements – comme la mort d’un proche –, des événements imprévisibles ou incontrôlables, le sentiment de ne pas pouvoir faire face à une situation, un excès d’informations qu’on ne parvient pas à traiter ou, à l’inverse, un manque de renseignement qui nous laisse inopérant, ... .

L’anxiété est souvent chronique; nous vivons avec elle, sans pour autant qu’elle nous rende inapte au travail. Certaines personnes ne sont, du reste, pas conscientes de leur anxiété; elles ressentent uniquement des symptômes physiques, comme de l’irritabilité, des tensions ou des douleurs musculaires.

Néanmoins, l’anxiété est moins destructrice que l’angoisse qui est une expérience ponctuelle, intense et déstabilisante. Faite d’une perception d’un danger grave et imminent, l’angoisse produit des sensations fortes et invalidantes qui, lorsque les crises se produisent, rendent ceux qui en souffrent incapables de toute activité professionnelle. Certaines personnes témoignent ainsi de sensations identiques à celles d’une noyade.

Si anxiété et angoisse appartiennent à la famille émotionnelle de la peur, ces trois concepts génèrent, comme nous l’avons vu, des vécus très différents. Un chef de projet de nature anxieuse mènera les choses jusqu’au bout, mais il sera souvent de mauvaise humeur et parfois trop exigeant, il vérifiera plusieurs fois certains détails ou peinera le soir à s’endormir. Un comptable en prise avec des crises d’angoisse ne comprendra plus rien aux chiffres de son tableau Excel, il éprouvera des sensations physiques extrêmement pénibles et n’arrivera peut-être même plus à se lever de sa chaise. Une responsable marketing inquiète à la veille d’entamer une négociation avec un client s’armera d’une alternative supplémentaire au cas où...

Ces personnes ne ressentent pas uniquement une émotion qui diverge par son intensité, elles vivent une réalité qui n’est pas la même. Les conséquences et implications ne sont enfin pas identiques; elles peuvent contribuer à un renforcement de la confiance en soi, par exemple lorsque la peur conduit à produire le bon réflexe, ou révéler un trouble psychique plus grave dans le cas de crises d’angoisse. Comprendre le fonctionnement humain permet non seulement de mieux se connaître, mais aussi d’accompagner adéquatement les autres, de les orienter vers une aide appropriée ou de s’en protéger si nécessaire; soyons curieux!

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Annabelle Péclard est psychologue du travail FSP, spécialisée dans l’analyse de pratique et co-directrice du Cabinet Didisheim. Lien: didisheim.ch

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