Intelligence artificielle

«La complémentarité homme-IA sera au cœur du recrutement de demain»

Comment l’intelligence artificielle va-t-elle impacter l’entreprise et la fonction RH? Entretien avec le médecin et essayiste français Laurent Alexandre, avant son passage à Lausanne au prochain Congrès HR Sections Romandes.

 

Entrepreneur, chirurgien et essayiste, le libéral français Laurent Alexandre apprécie les formules chocs et les idées claires. Dans un essai publié en 2017* – devenu entre-temps un best-seller – il raconte comment l’intelligence artificielle (IA) va transformer le monde. Face à une IA de plus en plus forte, l’intelligence humaine ne fera plus le poids. Pour rivaliser, l’être humain acceptera d’augmenter ses capacités intellectuelles par des implants (la solution prônée par Elon Musk via sa société Neuralink) ou s’embarquera dans la voie controversée de la sélection embryonnaire (à l’image des Chinois). En vacances en Corse, il nous a accordé en juillet dernier un entretien téléphonique pour parler des impacts de l’IA sur le travail, le recrutement et la Fonction RH.

Les craintes de suppressions d’emploi face à la technologie ne se sont jamais avérées par le passé. Vous assurez pourtant l’IA impactera fortement le marché de l’emploi à partir de 2030. Pourquoi?Laurent Alexandre: Je ne crois pas à la disparition des métiers. Je crains plutôt une diminution de la demande de gens peu qualifiés. L’écart entre les gens très bien formés et les gens mal formés risque donc d’augmenter dramatiquement. Les personnes bien formées verront leur revenu augmenter dans tous les pays au monde, car elles ne sont pas substituables par l’IA, alors que les gens moins bien formés le sont. Ce sera donc un changement radical.

Face à l’automatisation de l’économie, les experts assurent qu’il faudra miser sur les soft skills. Cette solution ne vous convainc pas…
Non, en tout cas pas sur le long terme. Car l’IA est là pour des milliards d’années, elle ne va pas disparaître en 2043… Se focaliser sur les tâches empathiques pendant que l’IA prendrait le contrôle de la société me paraît très dangereux! D’autre part, ce serait une erreur de penser que les gens moins intelligents sont plus empathiques. Ce n’est pas le cas. C’est même le contraire. En réalité, les gens moins doués sont plutôt moins empathiques. Et les gens les plus intelligents comprennent mieux la psychologie des autres. Cette vision centrée autour des soft skills est bienveillante mais très naïve.

L’automatisation et la robotisation des emplois aura-t-elle l’impact escompté?
L’automatisation des emplois est à front renversé par rapport à ce qu’on imaginait il y a trente ans. On pensait que la robotique prendrait son envol et on ne voyait pas le développement de l’IA. Ainsi, on imaginait que les emplois tertiaires seraient protégés et que les emplois manuels et industriels seraient lourdement affectés. En réalité, une IA ne coûte pas cher à déployer fortement et se met à jour dans le monde entier le temps d’une nuit via le réseau Internet.  Alors que les robots coûtent chers à fabriquer et on ne peut pas les changer chaque nuit pour les améliorer. L’IA se déploie donc beaucoup plus vite et entrainera beaucoup plus de bouleversements. Alors que les progrès en robotique sont lents. Nous sommes encore très loin d’avoir un robot capable de faire le ménage dans une chambre d’hôtel par exemple. Paradoxalement, les emplois manuels sont aujourd’hui moins vulnérables que les emplois tertiaires simples. La femme de ménage est mieux protégée que le comptable…


Le comptable et le journaliste…
Non, c’est totalement faux. Il faut une IA forte pour remplacer un journaliste. Sauf peut-être pour réaliser des dépêches financières basiques...  Le journalisme est une tâche compliquée, multidisciplinaire et transversale, ce que l’IA est incapable de faire. A contrario, établir des comptes ou conduire une voiture c’est facile pour l’IA. Même constat avec les chatbots. Tout le monde pensait qu’ils allaient révolutionner l’entreprise. Et bien non! Car pour faire un bon chatbot, il faut une IA forte. On en est encore très loin.

Et quid du manager?
Un manager ne peut pas être remplacé par une IA non plus. Comme dit plus haut, l’IA n’est pas transversale, elle n’est pas multidisciplinaire, elle est inefficace quand les règles changent et elle ne peut pas décider quand il y a peu de données. C’est tout le contraire du manager. Un manager décide avec peu de données, quand les règles changent, il s’adapte, alors que l’IA s’arrête. Et le manager est transversal, il ne raisonne pas en silos. Il observe le monde au travers de plusieurs prismes. Alors que l’IA ne peut faire qu’une chose à la fois.

Vous assurez que l’interfaçage de notre intelligence avec l’IA s’imposera comme une réponse incontournable au gigantesque défi posé par la concurrence des machines. Le Quotient de complémentarité avec l’IA va-t-il devenir un standard dans le recrutement? 
Oui. On ne l’appellera peut-être pas comme ça, mais on va embaucher des gens qui font des choses que l’intelligence artificielle ne sait pas faire. On n’embauchera pas des gens qui font moins bien ce que l’IA fait. On recrutera des gens qui sont capables de manager, de réguler et d’organiser les IA. Cette complémentarité de l’homme avec l’IA sera au cœur du recrutement de demain.

Le rôle de la formation en entreprise a toujours été central. Comment devra-t-il évoluer?
La Suisse est un modèle en termes de formation professionnelle, d’apprentissage et de formation des jeunes. J’ai beaucoup écrit sur le modèle suisse. J’ai même dit qu’il fallait offrir un billet Paris-Lausanne au Premier ministre français Edouard Philippe, pour qu’il voit un système éducatif exemplaire, l’invitant à faire la tournée de l’école hôtelière de Lausanne, de l’EPFL et de l’Unil. Cela dit, l’équation va se compliquer dans le futur, même pour la Suisse. La voie de l’apprentissage est un système qui fonctionne très bien mais il ne va probablement pas suffire face à l’IA. Si on raisonne sur plusieurs décennies, l’IA va galoper et il n’est pas certain que des gamins formés à des tâches relativement simples en apprentissage puissent rester complémentaires et compétitifs face à l’IA. N’oublions pas que les enfants qui rentrent à l’école maternelle aujourd’hui seront encore sur le marché du travail en 2070.

Comment réformer ces systèmes de formation?
C’est difficile à dire aujourd’hui. Pour l’instant, on constate beaucoup de déceptions. La personnalisation de l’éducation ne marche pas bien. C’est une idée évidente et bienveillante mais à regarder de près on ne voit pas de différences de résultats entre les écoles qui personnalisent et celles qui ne le font pas. Pour l’instant, la personnalisation de l’éducation ne donne pas de résultats éblouissants, contrairement à ce qu’on espérait. Cela dit, le fait que les techniques éducatives ne marchent pas n’est pas dramatique. En médecine on connaît cela très bien. Si je tire un parallèle avec la recherche pharmaceutique, une seule molécule sur 100’000 devient un médicament. En matière d’éducation ce sera pareil, ce sera très difficile de trouver des modèles qui marchent.
 

Vous annoncez une fusion de la direction RH avec Direction informatique.  Pourquoi?
Oui. Cela me semble être du bon sens. On ne peut pas organiser la complémentarité entre les intelligences biologiques et artificielles si c’est piloté à deux endroits différents dans l’entreprise. Le DRH sera obligé de travailler avec les informaticiens en permanence pour voir les progrès de l’IA et pour recruter des gens qui seront complémentaires de l’IA. Ce sera un exercice très compliqué d’ailleurs, parce que comme je le disais toute à l’heure, l’IA change plus vite que nos cerveaux humains.


Vous êtes contre le revenu universel. Dites-nous pourquoi?
Pour une raison très simple: je n’imagine pas une seconde que si un travailleur de 2020 n’est pas compétitif face à l’IA de 2020, il va, après 15 ans au revenu universel passées à picoler en regardant des émissions connes à la télé, devenir par magie complémentaire des IA de 2035! Je ne l’imagine pas une seconde. Donc dans le futur, sortir du marché du travail pour un jour ce sera sortir pour toujours. Je suis d’accord avec Yuval Noah Harari sur ce point. Le revenu universel conduirait à un monde à deux vitesses, avec des Dieux – comme il les appelle – qui contrôlent et conduisent l’IA pendant que les inutiles – comme il les appelle – seraient des gens qu’on mettrait au revenu universel jusqu’à leur mort. Parce que quand on rentre au revenu universel on ne revient pas sur le marché du travail. Il n’y a qu’en étant au sein de l’entreprise qu’on a une chance de devenir complémentaire avec l’IA.

 

* La guerre des intelligences. Intelligence artificielle versus intelligence humaine, éd. Lattès, 2017, 250 pages.

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Marc Benninger est le rédacteur en chef de la version française de HR Today depuis 2006.

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