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Le pouvoir dans les organisations agiles

Il ne suffit pas de remplacer les rectangles par des cercles dans les organigrammes pour redistribuer le pouvoir. Voici les trois conditions à respecter pour que le pouvoir serve la mission commune. 

Nous vivons dans un environnement VICA (Volatile, Incertain, Complexe, Ambigu). Aucune équipe dirigeante, aussi brillante soit-elle, ne peut à elle seule appréhender la totalité des enjeux auxquels une organisation fait face. L’intelligence collective n’est plus un luxe: c’est une condition de survie. Dans un monde interconnecté, la vision en silos n’est plus tenable. La diversité des points de vue ne représente pas seulement une richesse culturelle ou sociale, c’est une nécessité opérationnelle.

Pourtant, un paradoxe s’est installé. Ces dernières années, les organisations ont multiplié les ateliers participatifs, les démarches collaboratives, les espaces de co-construction. Et pourtant, les collaborateurs·rices ne se sentent pas davantage écoutés ni reconnus·es. Pire: leur niveau d’engagement continue de diminuer.

Pourquoi? Parce que consulter n’est pas décider. On sollicite les avis, on distribue de nouvelles responsabilités. Mais le pouvoir de trancher et la reconnaissance, qu’elle soit financière ou statutaire, restent concentrés dans les mains de la hiérarchie. Le résultat: une frustration croissante chez les équipes, et des managers en première ligne, souvent démunis·es pour animer des espaces de décision chargés de tensions.

Redistribuer le pouvoir: au-delà des organigrammes

C’est dans ce contexte que l’agilité organisationnelle a émergé comme un modèle alternatif. Son principe de base: répartir plus équitablement la charge et le bénéfice du pouvoir. Non pas pour l’abolir, mais pour l’organiser autrement. Or, cela ne signifie pas forcément de la sociocratie ou l’holacratie. Diverses formes sont possibles pour agiliser votre organisation.

Un nombre croissant d’organisations (coopératives, entreprises libérées, structures agiles) en témoignent: cette redistribution du pouvoir produit des effets réels sur l’engagement, la créativité et la résilience collective. Mais attention à l’écueil le plus courant: transformer les rectangles des organigrammes en cercles sans changer les dynamiques réelles. La forme ne suffit pas. C’est la substance qui compte. Pour que l’agilité fonctionne, plusieurs conditions sont nécessaires.

Condition 1: prendre conscience des dynamiques de pouvoir

Même dans les organisations les plus horizontales, des dynamiques de pouvoir persistent. Elles sont souvent invisibles: le collègue dont la parole porte naturellement plus de poids, le groupe informel qui prend les décisions avant la réunion, les mécanismes de reconnaissance qui reproduisent des inégalités existantes.

Créer un environnement réellement inclusif commence par nommer ces dynamiques. Cela implique de mettre en place des mécanismes concrets: des tours de parole structurés, des processus de prise de décision transparents, des espaces où la dissidence est non seulement tolérée mais encouragée. Ce n’est pas une question d’idéologie: c’est une question d’efficacité collective.

Condition 2: relier leadership et vision

Distribuer le pouvoir ne signifie pas effacer le leadership. Dans toute organisation, certaines personnes portent une vision, une direction, une compréhension systémique du projet collectif. Leur donner les moyens d’exercer ce leadership est une nécessité: à condition que ce leadership soit au service du collectif, et non de l’ego ou du statut.

Le leadership distribué repose sur une idée simple: la légitimité ne vient pas du titre, mais de la pertinence. Celui ou celle qui détient la meilleure compréhension d’un enjeu donné est mieux placé pour le piloter temporairement, en transparence, avec reddition de comptes.

Condition 3: outiller les RH et managers

Les RH sont souvent en première ligne de ces transformations. Leur rôle ne se limite plus à gérer des contrats et des talents: ce sont des architectes des dynamiques organisationnelles. Cela suppose de nouvelles compétences: facilitation, gestion des conflits liés au pouvoir, conception de processus décisionnels inclusifs.

La question n’est pas de choisir entre autorité et horizontalité, mais de concevoir des structures où le pouvoir circule de façon lisible, légitime et ajustable. C’est un travail d’ingénierie sociale autant que culturel. Il commence par une question simple: dans notre organisation, qui a vraiment le pouvoir de décider, et sur quoi?

Une boussole pour avancer

Agiliser la gouvernance de son organisation n’est pas une utopie réservée aux startups ou aux coopératives. Elle est une réponse pragmatique à la complexité croissante des organisations. Mais elle demande lucidité, méthode et patience. Le vrai enjeu n’est pas de supprimer le pouvoir. C’est d’en faire un outil collectif, transparent et au service de la mission commune.

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Ludovic Gaudard est responsable de la Fabrique de l’Agilité et enseigne la durabilité à l’EPFL et à l’Université de Genève. fablag.ch

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Bruno Patricio est collaborateur scientifique à la HEIG-VD et responsable de la gestion du changement à la Ville d'Yverdon-les-Bains.

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