La chronique

Le bonheur perdu

La grande résignation, la grande démission, sont des termes qui fleurissent malgré la sécheresse de l’été 2022. C’est une espèce de plante inconnue mais invasive, qui s’exporte des États-Unis. À l’inverse des graines apportées dans les bagages et des moules quagga transportées sur les coques de bateau, cette plante n’a pas besoin de support physique. Les réseaux sociaux sont un terrain favorable à son épanouissement.

Cette plante invasive se révèle toxique pour les entreprises, là aussi une réalité nouvelle. Les désherbants n’existent pas, et les engrais usuels ne suffiront vraisemblablement pas à faire dominer les plants traditionnels. Les conditions de travail, les possibilités de télétravail, les salaires, ne sauront répondre aux questions existentielles que posent ces mouvements de masse.

Ce qui a été pressenti, et décrit sous le nom de «génération Z», se révèle bien plus répandu que ce que les experts ont voulu dire. Bien moins phénoménal aussi. Les experts ont vendu une «terra incognita» à découvrir, une nouvelle génération que les managers ne comprendraient pas. Or ce n’est qu’un mouvement de société, en marche depuis longtemps.

Trente ans de néolibéralisme ont apporté également 30 ans de théories du développement personnel, depuis ses débuts avec Elisabeth Kübler-Ross. Une génération a permis de déployer leurs pleins effets. Le passage de l’usine et de son dur labeur quotidien au projet professionnel satisfaisant a certes été une étape plaisante, soutenue par la robotisation. Mais les aspirations éveillées ne s’en satisfont pas. À force de discours sur le bonheur personnel, l’équilibre à rechercher, l’attention à ses besoins et envies, le monde du travail actuel ne fait plus rêver. La réussite ne se qualifie plus en termes de carrière et de standing social, mais en termes de succès personnel. Elle ne se détermine plus sur le long terme, à force de travail acharné, mais sur le court terme, voire dans l’instantané. Le développement personnel ne permet pas l’échec, il promet la réussite. Illusoire parfois, souvent, et blessant pour beaucoup, mais le bonheur est devenu l’opium du peuple.

Dès lors, le plan bien tracé des études, carrières, progressions professionnelles, perd son attrait. Pire, la prise de conscience de l’exploitation par l’entreprise est galopante. Ainsi, un membre LinkedIn revendiquait récemment d’être considéré comme «human being» et non comme «ressource humaine» ou «capital humain», avec un succès non négligeable de son post. Une forme encore peu explicite de refus des mécanismes du capitalisme prend corps, de la servitude et du déterminisme dans lesquelles cette forme de relation au travail situe l’humain. C’est aujourd’hui une vague de fond, pourrait-elle devenir tsunami? Si elle le devient, ce serait un immense basculement de société vers un autre monde économique. Peut-être un bienfait pour la planète, une décroissance nécessaire.

Mais les prévisions de croissance restent le mantra des économistes et dirigeants. La consommation, certes de biens de plus en plus intangibles, du domaine de l’expérience et du virtuel, demeure au cœur des activités du quidam. La religion du capitalisme est encore bien loin de l’effondrement. Homo oeconomicus a 150 ans, et son espérance de vie est encore longue. L’analyse de Yuval Hariri (Sapiens) démontre avec pertinence qu’il est de facto impossible de sortir de ce système, tellement ses fondements sont profonds. Sa logique est inextricable. Il n’y aura pas de tsunami, les liens qui attachent à ce système sont bien trop forts. Mais il y a, il y aura crise. L’on ne peut qu’espérer que cette crise permette une évolution pacifique, plus qu’une révolution violente. Aux entreprises de l’accompagner, de la modeler, avec d’autres outils que ceux prônés par les gourous du management: meilleurs salaires, télétravail et expérience collaborateur. Car ce serait faire encore plus de la même chose – une erreur oh combien classique. L’être humain est un animal social, et les pistes sont à chercher dans le collectif, dans la culture d’entreprise, dans les mythes partagés à renouveler.

Laisser un commentaire0 CommentairesHR Cosmos

Ariane de Rham est aujourd’hui Directrice de l’ESSIL, école supérieure formant les éducateurs sociaux à Lausanne. Son profil est pluriel. Après une première carrière en tant que pasteure, elle a effectué une formation en gestion d’entreprise. Depuis, elle développe et met en place les outils de management et RH les plus divers, les projets stratégiques de développement et les outils pratiques. Elle a travaillé pour les Oeuvres sociales de l’Armée du Salut, pour la Fondation Le Repuis et pour la Fondation Jeunesse et Famille.

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